Voici une autre allégorie que j'ai écrite en 2006. Bonne lecture!
La chance des Maudits
Dans un petit village du Québec, vivait une belle grande famille composée de quatre garçons
et quatre filles tendrement aimés de leurs deux parents : la famille Maudits.
Mme Maudits, infirmière de son métier, passait de nombreuses heures à l’hôpital à soigner les
gens malades et, parfois même, certains membres de sa propre famille. Elle créait également de magnifiques sculptures qu’elle vendait afin arrondir les fins de mois. Il faut le préciser, Jessica
Maudits était le pourvoyeur de sa famille, son mari étant devenu paraplégique à la suite d’un grave accident.
Malgré son grand dévouement et son courage, la pauvre femme n’arrivait cependant pas toujours
à trouver l’argent nécessaire pour nourrir tout son petit monde. Les 4 aînés devaient donc souvent faire de petits travaux pour les voisins, en échange de quelques dollars. Tous comprenaient bien
la situation et collaboraient volontiers, sauf Pierre. Ce beau gaillard de dix-huit ans, à la chevelure de miel, se trouvait très malchanceux. En fait, il était persuadé que sa famille était la
plus infortunée de la terre.
Un jour que sa mère , à genoux, priait une fois de plus pour remercier le Créateur de leur
chance, il explosa.
—J’en ai marre, maman, de t’entendre prier ce Dieu, qui ne nous envoie que des malédictions! C’est à tel point que les voisins croient que notre patronyme nous
était prédestiné!
—Mais qu’est-ce qui te révolte tant, Pierre? s’étonna sa mère.
—Je ne vois pas pourquoi tu remercies le ciel après tous les malheurs qu’il nous a laissé tomber sur la tête. Quand je suis devenu aveugle, tu l’as remercié.
Quand papa a eu son accident, tu l’as encore remercié. Puis la maison a joyeusement flambé…en plein mois de janvier alors qu’il faisait –40C avec les vents; nous sommes sortis dehors en pyjama et
avons drôlement gelé avant que les secours arrivent! Encore une fois, tu as trouvé le moyen de remercier Dieu! Mais ça ne suffisait pas encore : il a fallu qu’il nous donne Philippe et
Jimmy, les jumeaux siamois : ça a pris des heures au chirurgien pour les séparer et seul Jimmy a survécu. Voilà maintenant que tu nous apprends que tu ne pourras plus faire ton travail
d’infirmière, parce tu as une blessure à la cheville qui ne guérit pas bien! J’en ai marre de toute cette merde! gronda-t-il.
Fort calme, madame Maudits se releva, s’assit près de son fils dont elle prit les mains et, un doux sourire étirant ses lèvres, elle dit :
—Vois-tu mon enfant, là où tu vois de la merde, je vois du fumier bon à faire pousser les fleurs.
Après un court silence pendant lequel Pierre se convainquit que sa pauvre mère souffrait sûrement de surmenage pour tenir de tels propos, Jessica
ajouta :
—Lorsque ton regard s’est éteint, j’ai remercié Dieu de t’avoir laissé cette lumière du cœur qui guide tes mains lorsque tu sculptes de beaux animaux dans les
pièces de bois les plus grossières. Un jour mon fils, tu deviendras un sculpteur célèbre. Quant à ton père, il est toujours vivant, a toute sa tête et ses deux bras, ce qui lui permet entre
autres de superviser les plus jeunes dans leurs études. J’avoue qu’avec ma charge de travail, c’est une aide que j’apprécie beaucoup. Quant à ses deux grandes mains, elles savent bien me
caresser, me réconforter et…préparer de bons petits plats!
Madame Maudits réfléchit un instant. Assommé, son fils essayait d’assimiler ce qu’il venait d’entendre.
—Quant au feu, ajouta-t-elle, il est bien vrai qu’il nous a laissés un peu dépourvus et grelottants sur le pavé. Mais grâce à Dieu, nous avons tous survécu. Te
souviens-tu, ajouta-t-elle en riant, de la façon dont tu as guidé Francis et Anne-Sophie alors qu’ils traînaient ton père enroulé dans une couverture jusqu’à la sortie? Pierre l’éclaireur!
D’ailleurs sans toi, aucun de nous n’aurait survécu; tu étais le seul à pouvoir te diriger dans toute cette fumée. Ce que j’ai pu bénir ta cécité cette nuit-là!
Pierre avait les yeux en boules de loto : jamais il n’avait perçu cette nuit éternelle qui était sienne comme une bénédiction!
—En ce qui concerne les jumeaux, il est bien certain que j’ai pleuré le départ de Philippe : c’était un enfant si mignon, si gentil. J’y étais bien
attachée… Cela ne m’a pas empêchée de réaliser combien nous avions été chanceux de profiter de sa présence pendant six merveilleuses années. Jimmy et lui auraient pu s’éteindre à la naissance, tu
sais… Quant à mon problème de santé, il me permettra indirectement de réaliser mon rêve : vivre de mon art et rester auprès des miens. Tu sais, j’aurai plus de temps à moi. De plus, parce
que ma blessure fait suite à un accident de travail, finis les problèmes financiers : l’argent rentrera à la maison sans que j’aie besoin d’en sortir pour aller travailler! N’est-ce pas
merveilleux?
Madame Maudits riait. Tête penchée, Pierre l’écoutait, songeur.
—Tu sais mon fils, dans la vie, tout peut toujours être mieux et tout peut toujours être pire. Je ne te dis pas de nier ta peine d’avoir perdu la vue, de voir
ton père diminué, etc. Je te dis seulement que nous sommes bien chanceux d’avoir eu tant de malheurs…qui cachaient leur part de trésors. Réfléchis bien à ça.
Pierre réfléchit, réfléchit et…réfléchit encore. Pendant les années qui suivirent, il s’efforça de voir les côtés tant positifs que négatifs des événements. Avec
le temps, cela lui demanda moins d’effort, devint presque une se seconde nature. La sérénité l’envahissait au même rythme que la neige du temps adoucissait sa chevelure. Et un jour arriva, où son
propre fils s’écria : « J’en ai marre papa, de t’entendre prier ce Dieu qui ne nous envoie que des malédictions! ».
19 avr. 2006 (Plume Sauvage)
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